Photo © L. Jobin
Pas de plan. Pas de rêve d’enfant. Pas de trajectoire tracée. Et pourtant, Laurence Jobin, née dans une famille de quatre filles au sein d’un domaine agricole de la troisième génération, préside aujourd’hui Femmes PME Suisse romande, gère 60 à 70 % d’un domaine agricole et arboricole, et incarne avec une tranquille conviction la figure de l’entrepreneuriat ancré dans le réel. Non par ambition déclarée, mais par une constante fidélité à elle-même.
Grandir dans une exploitation agricole vaudoise avec trois sœurs, c’est apprendre tôt que le travail n’est pas un choix mais une évidence. Les congés scolaires se passent à la vigne ou dans les pommes. L’atmosphère est belle, exigeante mais marquée aussi par cette phrase que son père répète, sans malice particulière mais avec une sincérité qui blesse : « Je ne pourrai jamais remettre ce domaine, je n’ai que des filles. » Quatre filles. « Quatre échecs », dans la logique implicite d’un monde agricole encore très patriarcal.
Ce contexte aurait pu façonner une femme résignée. Il a forgé quelque chose de plus subtil : une femme qui avance sans fracas, qui observe, qui écoute, et qui saisit les opportunités là où elles se présentent et sans jamais les forcer.
Dans la lumière douce du matin, avant que le monde ne s’agite, Laurence Jobin commence toujours par un moment de silence. Une respiration, une marche, quelques pas dans l’air frais. Un rituel simple, presque invisible, mais qui dit déjà beaucoup d’elle. Enfant, elle ne projette pas de carrière, ne s’imagine ni pilote, ni médecin, ni dirigeante. Elle avance sans plan, avec une seule envie : gagner sa vie et conquérir son indépendance. Elle choisit les langues, puis une école de commerce à Lausanne, avant un passage à Londres pour faire un First. À son retour, le hasard ou la vie s’invite : un médecin de famille cherche une assistante. Elle accepte, pour dépanner. « Ce dépannage va durer dix-huit ans. »
Cette anecdote dit tout d’un mode de vie : non pas la stratégie de carrière construite sur cinq ans, mais la disponibilité à ce que la vie propose. Assistante dans ce cabinet et sans formation spécifique, Laurence apprend sur le terrain. « Je ne suis pas quelqu’un d’académique, mais j’ai toujours aimé me former » nous confesse-t-elle. Laurence Jobin observe, écoute, s’adapte. Le fil conducteur s’installe presque à son insu : le relationnel. Comprendre les gens, répondre à leurs besoins, créer du lien. Elle enchaîne ensuite les expériences professionnelles, assurances, administration communale, avant de s’installer à son compte.
L’agriculture, pourtant, reste en arrière-plan. Ni vocation, ni ambition. Jusqu’à ce tournant décisif. Philippe Jobin son mari, issu de la confiserie, est celui qui voit dans le domaine familial une opportunité. Ils le reprennent en 2000. Laurence s’installe dans le domaine par strates. D’abord la comptabilité, parce qu’il faut bien commencer quelque part et qu’elle a trois enfants. Et puis progressivement, elle prend plus d’espace. Produits transformés, relations avec les partenaires, développement commercial. Aujourd’hui, elle représente le visage opérationnel du domaine. « Je ne me voyais pas du tout dans ce métier. Et aujourd’hui, je suis totalement en adéquation. » Bien plus tard, elle obtient un brevet fédéral de spécialiste en gestion de PME, puis se forme à l’accompagnement spirituel. Un chemin atypique mais à son image : transversal, humain et profondément cohérent.
À plus de 50 ans, une autre étape s’ouvre : la présidence de Femmes PME Suisse romande. Une responsabilité qu’elle a longtemps évitée. « J’ai souvent fui ces rôles. » Ce choix marque une bascule. Laurence ne cherche pas à correspondre à un modèle. Elle assume au contraire sa singularité : une leader qui ne prétend pas tout maîtriser, mais qui sait rassembler. « Je suis une cheffe d’orchestre. Je ne joue pas de tous les instruments, mais je sais créer l’harmonie. »
Laurence incarne avec une tranquille conviction la figure de l’entrepreneuriat ancré dans le réel. Non par ambition déclarée, mais par une constante fidélité à elle-même
À la tête de l’association, elle porte une vision claire : alléger la pression qui pèse sur les femmes entrepreneures. Réhabiliter le droit à l’équilibre. Remettre l’humain au centre. « On ne peut pas tout porter en même temps. Et ce n’est pas grave. » Il y a quelque chose de profondément agricole dans la façon dont Laurence Jobin gère sa vie professionnelle. Elle pose des graines, crée du lien, attend. Quand un poste d’experte aux examens fédéraux lui est refusé, elle ne force pas. Elle continue à tisser. Trois ans plus tard, on vient la chercher. «Tu travailles, tu crées du lien et puis tout d’un coup, ça se décroche.» C’est la même logique qui a présidé à sa nomination à la présidence de Femmes PME. Pendant des années, elle a botté en touche chaque fois qu’on lui proposait une responsabilité. Toujours une meilleure candidate imaginée, un prétexte trouvé. Jusqu’au moment où, elle s’est posé la question frontalement : « Laurence, c’est quand que tu vas prendre ta place ? » La réponse a été : maintenant.
Au fond, Laurence Jobin n’a jamais tracé de plan, et son parcours ne suit aucune ligne droite. Il ressemble à ses terres : on y plante sans garantie de récolte, on y soigne sans certitude de résultat. Ce qu’elle a bâti, personne ne le lui a donné. Elle l’a laissé mûrir. Son histoire est celle d’une légitimité silencieuse, d’une force qui s’impose sans bruit, d’une conviction que ce qui pousse lentement pousse juste. Une femme qui n’avait pas rêvé sa vie mais qui, aujourd’hui, l’incarne pleinement.
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