L’humanitaire de demain se construit aujourd’hui

6 juillet 2026

L’humanitaire de demain se construit aujourd’hui

Photo © Jexterbarrionstudio

Le secteur de l’aide internationale traverse une crise de modèle silencieuse. Trop d’interventions, pas assez de transformations. Trop de dons, pas assez de transmissions. Face à cette impasse, des organisations comme Humanitarian for Empowerment dessinent, terrain par terrain, les contours d’un humanitaire radicalement différent.

Il y a une contradiction au cœur de l’aide humanitaire contemporaine que peu osent nommer franchement : plus les besoins augmentent, moins les modèles d’intervention semblent capables d’y répondre durablement. Les flux financiers mondiaux consacrés à l’aide humanitaire ont plus que doublé en vingt ans. Les populations en situation de vulnérabilité, elles, n’ont pas diminué. Ce paradoxe n’est pas une fatalité, c’est un signal. Celui d’un secteur qui doit se réinventer, non pas à la marge, mais dans ses fondements mêmes.

C’est précisément dans cet espace de réinvention que des associations comme Humanitarian for Empowerment (HFE) prennent tout leur sens. Non pas comme des exceptions louables, mais comme des laboratoires d’un humanitaire possible, plus efficace, plus durable, plus respectueux des communautés qu’il entend servir.

La fin de l’ère du container

Pendant des décennies, l’aide humanitaire s’est mesurée en volume : tonnes de vivres acheminées, containers de médicaments expédiés, chirurgiens dépêchés sur le terrain. Ces indicateurs ont leur utilité dans les situations d’urgence aiguë. Mais ils ont aussi entretenu une illusion : celle que secourir suffisait à transformer.

Le Dr Naiken Surennaidoo, fondateur de HFE, l’a compris à travers son propre parcours, médecin formé entre l’île Maurice, l’Ukraine et la Suisse, il a vu de l’intérieur ce que l’aide internationale produit quand elle ne s’accompagne d’aucun transfert de compétences. « Des chirurgiens viennent, opèrent, font la une des journaux, mais il n’y a aucune transmission du savoir-faire. Les populations restent dépendantes », résume-t-il. Cette observation, partagée par un nombre croissant d’acteurs du secteur, est en train de remodeler les priorités de l’aide internationale.

Dr Surennaidoo Naiken © Jexterbarrionstudio

L’ère du container touche à sa fin. Celle de la formation commence.

Quand la technologie s’efface devant l’humain

L’un des enseignements les plus frappants de l’expérience HFE est la manière dont l’association articule innovation technologique et ancrage local, deux dimensions que le secteur humanitaire traditionnel a longtemps traitées comme antinomiques. Cette tension est précisément ce que le nouvel humanitaire doit apprendre à résoudre. Les organisations qui déploient des solutions technologiques sans construire les écosystèmes humains qui les font vivre, agents formés, protocoles adaptés, appropriation locale, produisent des effets éphémères. Celles qui investissent dans les deux simultanément créent des changements qui perdurent au-delà de leur présence.

C’est cette logique que HFE applique, qu’il s’agisse de formation chirurgicale à l’île Maurice ou d’accompagnement éducatif en Suisse : la technologie et la méthode au service de l’humain, jamais à sa place. Un principe simple, mais dont l’application rigoureuse reste rare dans le secteur.

La formation comme infrastructure

Si l’on devait identifier le concept central qui distingue le nouvel humanitaire de l’ancien, ce serait celui d’infrastructure invisible. Les routes, les hôpitaux, les écoles sont des infrastructures visibles, elles se photographient, se financent, s’inaugurent. La formation des chirurgiens locaux à la laparoscopie, la structuration d’un Journal Club médical, la certification des agents de santé communautaires : ce sont des infrastructures invisibles. Elles ne font pas la une. Elles durent. En formant des chirurgiens mauriciens à des techniques minimalement invasives, HFE ne règle pas un problème chirurgical ponctuel, elle modifie durablement le niveau de compétence d’un système de santé entier. En développant le Cercle du Journal Club, elle ne dispense pas un cours, elle installe une culture de l’analyse critique qui continuera de produire ses effets longtemps après que les formateurs seront repartis.

C’est cette logique d’infrastructure que les grands bailleurs de fonds, États, fondations, entreprises, commencent à intégrer dans leurs critères de financement. L’impact mesurable à court terme reste une exigence, mais la durabilité des effets devient un critère de sélection à part entière.

La Suisse, terre d’incubation

Photo © Jexterbarrionstudio

Il n’est pas anodin que HFE soit née en Suisse romande. Le pays dispose d’un écosystème unique pour ce type d’initiatives : une tradition humanitaire inscrite dans son ADN institutionnel, un tissu économique dense et ouvert aux partenariats, et une industrie, notamment horlogère, dont l’ancrage territorial fort se conjugue à une ouverture sur le monde. L’intégration professionnelle de familles ukrainiennes déplacées au sein de l’industrie horlogère de la Vallée de Joux en est l’illustration directe : elle démontre la capacité de HFE à mobiliser des ressources économiques locales au service d’une mission humanitaire. C’est précisément ce type de synergies, entre secteur privé, tissu associatif et communautés bénéficiaires, que le nouvel humanitaire devra systématiser. La Suisse a vocation à jouer un rôle central dans cette reconfiguration. Non pas comme simple bailleur de fonds, mais comme incubatur de modèles exportables.

Et maintenant : les défis qui restent entiers

Aucune honnêteté intellectuelle ne permet de conclure ce panorama sans poser les questions que le modèle HFE lui-même n’a pas encore tranchées, et qui sont précisément celles que le secteur humanitaire dans son ensemble devra résoudre.

Peut-on scaler un modèle fondé sur la qualité relationnelle et la transmission de savoir-faire sans le diluer ? Comment financer durablement des projets dont les effets les plus profonds ne sont visibles qu’à cinq ou dix ans ? Comment convaincre les grands bailleurs institutionnels d’accepter des indicateurs de succès qui échappent aux tableaux de bord trimestriels ?

Ces questions n’affaiblissent pas le modèle, elles en révèlent la maturité. Une organisation qui ne se pose pas ces questions n’a pas encore mesuré l’ampleur de ce qu’elle a entrepris.

HFE les pose. Et c’est peut-être là sa contribution la plus précieuse au débat humanitaire contemporain : non pas d’avoir trouvé toutes les réponses, mais d’avoir identifié les bonnes questions.

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