« Rome is transforming » : Interview exclusive avec Roberto Gualtieri, emblématique Maire de Rome

26 août 2026

« Rome is transforming » : Interview exclusive avec Roberto Gualtieri, emblématique Maire de Rome

Photo: Roberto Gualtieri © Roma Capitale

Entre crise économique et crise de confiance, Roberto Gualtieri a conquis en 2021 une ville affaiblie politiquement. Porté par son mot d’ordre « Rome is transforming », le désormais homme providentiel de la capitale italienne a repris en main la destinée de la Ville Eternelle. L’ancien ministre de l’Economie et des Finances d’Italie est sur tous les fronts : des chantiers herculéens engagés aux quatre coins de la cité aux réseaux sociaux, où il rend compte des dossiers clés en privilégiant le dialogue avec les citoyens. Rome ne s’est pas faite en un jour, mais l’ère Gualtieri est bien partie pour marquer durablement l’histoire de la ville grâce au virage moderne impulsé par l’élu tout-terrain. Rencontre avec un leader charismatique qui veut rendre ses lettres de noblesse à Rome, la mythique.

Par Sabah Kaddouri

Lors de votre élection en 2021, vous avez hérité d’une ville affaiblie politiquement, économiquement. Comment avez-vous renoué le dialogue avec les Romains et restauré l’image ainsi que l’attractivité de la Ville Eternelle ?

Roberto Gualtieri : Nous sommes partis du principe qu’il n’y avait plus de place pour le « statu quo » et qu’une transformation profonde s’imposait. En d’autres termes, il fallait repartir sur de nouvelles bases : un nouveau pacte de confiance avec les Romains qui méritent des services et une qualité de vie à la hauteur de l’histoire glorieuse de la ville. Je suis animé par l’optimisme et refuse de céder au fatalisme ou au pessimisme. Nous avons engagé une transformation à tous les niveaux et, à ce jour – comme en témoigne le site Internet dédié de la municipalité –, plus de 1 200 projets ont été réalisés ou sont en cours, dont 710 ont déjà abouti ; si l’on ajoute ceux menés par les différents arrondissements, le chiffre est encore plus élevé. Notre objectif est de moderniser la ville, d’améliorer la qualité de vie des habitants et de poursuivre une vision à long terme pour la transformation de Rome.

Photo © Roma Capitale

Certes, au début de mon mandat, la multiplication simultanée de ces chantiers a pu être perçue comme une source de désagréments pour les Romains, qui en ressentaient les effets au quotidien. Très vite, toutefois, cette perception a commencé à évoluer, et les habitants ont pu constater les premiers bienfaits de cette transformation.

« Roma si trasforma » (Rome se transforme), c’est précisément cela : davantage d’espaces verts et de zones piétonnes, de nouvelles stations de métro, plus d’infrastructures sociales au service des Romains, de meilleures perspectives professionnelles et une offre culturelle largement accessible. Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, nous avons organisé une lecture collective silencieuse d’un chef-d’œuvre de Dostoïevski à l’échelle de la ville, et la participation a été exceptionnelle. Les Romains sont en quête d’occasions de se rassembler et de s’investir ; ils souhaitent se sentir pleinement intégrés à la vie de la cité. Car notre capitale ne doit pas se résumer à un décor somptueux pour les touristes : elle est, avant tout, la ville de ceux qui y vivent au quotidien.

Assainir les finances publiques, rassurer le monde des affaires, prôner la justice sociale et la solidarité, accélérer sur la transition écologique… La tâche est Herculéenne. Comment réussir ce numéro d’équilibriste ?

R.G : En favorisant la coopération entre les organismes publics, les acteurs du secteur privé et les citoyens. Nous voulons éveiller et stimuler un sentiment d’appartenance à une communauté où chacun peut jouer un rôle, le tout, bien entendu, dans une transparence totale.

Permettez-moi, pour cet été, d’évoquer plus particulièrement mes interventions sur un sujet sensible : les concessions de plages et l’accès du public aux plages. Pendant des années, les anciens concessionnaires se sont livrés à des abus répétés et à des pratiques monopolistiques sur les plages. Nous avons remis les concessions en appel d’offres en écartant une réglementation gouvernementale qui contrevenait aux directives européennes ; nous avons augmenté le nombre de plages publiques gratuites ; et, en collaboration avec la justice et les forces de l’ordre, nous avons commencé à démolir les constructions illégales qui défiguraient notre front de mer.

Nous avons été les premiers, à Rome comme en Italie, à nous attaquer à un lobby très puissant ; mais lorsqu’il s’agit de faire respecter la loi et de défendre les droits des Romains, ma main ne tremble pas.

Vous êtes un maire qui se distingue par sa forte présence sur les réseaux sociaux. Cela vous vaut des attaques.  

R.G : La transparence envers les citoyens est au cœur de notre vision de la politique. Les réseaux sociaux me permettent d’interagir en temps réel avec les Romains, de mettre en lumière les projets en cours et, simultanément, d’être à l’écoute de la population. Je souhaite que chacun puisse accéder à toutes les informations concernant l’attribution des marchés publics, les ressources allouées et les délais de réalisation : tout est consultable et documenté sur une carte interactive. Cette démarche s’inscrit également dans notre vision de la modernisation par le soutien à la transition numérique de Rome, un projet qui constitue pour nous une priorité. Nous avons investi plus d’un milliard d’euros dans le numérique pour renforcer la couverture 5G, déployer le Wi-Fi gratuit, améliorer la télésurveillance ainsi que le suivi de l’environnement et des infrastructures, créer un jumeau numérique dans chaque secteur afin d’optimiser la qualité des services, et exploiter l’intelligence artificielle à partir d’une plateforme de données entièrement publique.

L’un des projets dont nous sommes particulièrement fiers est « Julia », l’assistant virtuel de Rome ; unique au monde, il vise à faciliter la vie des résidents comme des visiteurs. Essayons ensemble : si, par exemple, je demande à « Julia » de me trouver l’hôpital le plus adapté pour recevoir des soins immédiats, tout en évitant les longs trajets et les attentes interminables, « Julia » est capable de me fournir une réponse personnalisée. Aujourd’hui, « Julia » peut également guider les citoyens dans leurs démarches administratives, la gestion de documents et l’accès aux services ; elle fournit les informations nécessaires et détaille les étapes à suivre pour accéder à divers services ou pour créer une entreprise, comme l’ouverture d’un glacier.

À ma connaissance, la seule autre ville au monde disposant d’un système d’IA comparable est Dubaï ; toutefois, « Julia » est plus avancée en matière de services aux citoyens, tandis que Dubaï a une longueur d’avance dans le secteur des entreprises.

Après la démonstration que vous avez faite, je constate effectivement toute l’efficacité de « Julia » ! Mais qu’en est-il de la protection des données ?

R.G : « Julia » est un service public géré et supervisé par les autorités locales. Cela garantit la protection et la confidentialité des données. Par ailleurs, aucune utilisation commerciale des données collectées n’est prévue ; celles-ci restent sous le contrôle total et exclusif de l’autorité publique. De plus, « Julia » ne puise pas d’informations sur le Web, mais utilise uniquement des données certifiées et donc fiables.

Rome a aussi cette particularité de cohabiter avec un autre Etat, le Vatican. Comment le Saint-Siège s’inscrit-il dans votre politique de transformation de la cité ?

Photo © Roma Capitale

R.G : La fonction de maire de Rome implique une étroite collaboration avec le Vatican, dans le respect total des compétences de chacun et sans ingérence dans les affaires politiques ou religieuses.

Rome est la capitale mondiale du christianisme et, en même temps, un lieu voué à la coexistence pacifique et au dialogue entre les cultures et les religions. Bien que la majorité des citoyens soient catholiques, Rome abrite la plus grande synagogue et la plus grande mosquée d’Europe. Nous sommes une ville fièrement multiculturelle, fondée sur des valeurs de fraternité, d’universalité et de paix ; à ce titre, la présence du Saint-Siège constitue un atout exceptionnel, tant sur le plan spirituel que civique et culturel.

Le Jubilé catholique de 2025 a réaffirmé avec force les valeurs d’espérance, de fraternité et de paix, marquant profondément et durablement la ville tout en contribuant à sa transformation. Le pape François puis, par la suite, le pape Léon XIV nous ont invités à accueillir les pèlerins de la meilleure manière possible et à promouvoir concomitamment les valeurs du Jubilé à travers toute la ville. C’est dans cet esprit que nous avons lancé de nombreux projets de rénovation urbaine, aussi bien dans le centre-ville qu’en périphérie.

Nous avons accueilli plus de 33 millions de pèlerins qui se sont mêlés au quotidien des Romains, donnant lieu à une rencontre exceptionnelle entre la ville et des personnes venues du monde entier.

Le Pape Léon XIV s’est récemment fait attaquer par le président Donald Trump qui lui a intimé de rester éloigné des sujets politiques. La cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni a tenu a exprimé sa solidarité avec le Saint-Père. Que vous inspirent ces tensions ?

R.G : La Première ministre Giorgia Meloni a eu tout à fait raison d’exprimer sa solidarité avec le Pape. Aujourd’hui, de nombreuses forces alimentent un discours belliciste et intégriste. Rome, tout comme le Vatican, prônent au contraire la fraternité, le dialogue interreligieux et la paix. Je crois que cela doit rester une réponse ferme face à ceux qui voudraient faire marche arrière dans l’histoire, en revenant à la logique de la force, des guerres et des invasions pour régir les relations entre les peuples.

Restons sur ce soft power qui caractérise aussi Rome. La Ville Eternelle est une destination prisée pour accueillir les grands rendez-vous mondiaux. Après le succès du Jubilé, quels sont les dossiers ouverts ?

R.G : Nous adoptons une vision à long terme, s’étalant sur au moins une décennie. Le Jubilé a constitué une étape clé, mais certainement pas l’objectif final. Dans les années à venir, des projets majeurs destinés à transformer structurellement la ville seront menés à bien : de l’extension des transports publics ferroviaires à l’aménagement d’espaces verts, de la requalification généralisée des espaces publics au déploiement global de services fondés sur le modèle de la « ville du quart d’heure ».

Dans cette perspective, un autre événement d’une importance capitale se profile déjà à l’horizon : l’année 2033, qui marquera le bimillénaire de la Résurrection du Christ. Rome doit s’y préparer. Il s’agira d’un nouvel événement international majeur et, au même titre, d’une occasion supplémentaire d’accélérer la transformation de la ville, de bâtir de nouvelles infrastructures et de laisser aux Romains un héritage durable.

C’est dans cette optique que s’inscrit également le dossier olympique. Nous souhaitons étudier sérieusement la possibilité pour Rome de se porter candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 2036 ou de 2040. Rome possède tous les atouts pour accueillir le plus grand rassemblement sportif mondial, et je pense que les Jeux olympiques pourraient représenter une opportunité exceptionnelle d’achever ce vaste cycle de transformation.

La Suisse est une terre de tennis, est-ce probable de voir Rome devenir la destination d’un cinquième Grand Chelem comme il se murmure ?

R.G : Je ne m’aventurerai pas dans le domaine de compétence du président de la Fédération italienne de Tennis. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que le Masters de Rome, qui se déroule dans le cadre exceptionnel du Foro Italico, ne cesse de se développer d’année en année ; par ailleurs, des travaux doivent bientôt commencer pour couvrir le court central, un projet qui permettra au tournoi de franchir une nouvelle étape en matière de qualité.

Jannik Sinner a ouvert la voie à une nouvelle ère de grands succès pour le tennis italien, aux côtés d’autres joueurs remarquables tels que Lorenzo Musetti et Flavio Cobolli. Cela témoigne de la grande vitalité dont jouit actuellement le tennis italien. Je laisse donc à la Fédération le soin de travailler sur le projet d’un cinquième tournoi du Grand Chelem, de la manière qu’elle jugera la plus appropriée. En tant que maire, je peux affirmer que Rome possède tous les atouts pour continuer à développer l’un de ses événements sportifs internationaux les plus importants.

Quelle empreinte souhaitez-vous laisser dans une ville aussi mythique que Rome ?

Photo Roberto Gualtieri © Roma Capitale

R.G : Mon objectif est de faire de Rome une ville plus durable et plus agréable à vivre, de plus en plus attentive aux besoins de ses habitants ainsi qu’aux mutations majeures que connaît le monde, à commencer par le défi du changement climatique. Nous avons lancé un programme rigoureux de gestion de notre patrimoine arboré, car les arbres ne doivent pas seulement être plantés, mais aussi entretenus, surveillés et sécurisés. Parallèlement, nous investissons dans la réhabilitation et l’entretien des grands parcs historiques de Rome ainsi que dans le développement des espaces verts dans tous les quartiers. Nous mettons en œuvre l’un des plus vastes programmes de boisement urbain de notre histoire, avec pour objectif de planter environ un million de nouveaux arbres en cinq ans et de créer ou rénover une centaine de parcs.

Nous voulons une Rome toujours plus verte, où les parcs, les arbres et les espaces publics font partie intégrante de l’infrastructure environnementale de la ville et constituent un levier essentiel pour lutter contre le changement climatique tout en améliorant la qualité de vie. Il y a aussi les grands projets qui façonneront la transformation de Rome dans les années à venir : les travaux de la ligne C du métro, notamment l’ouverture de la station Piazza Venezia ; l’usine de valorisation énergétique des déchets de Santa Palomba et les installations de recyclage conçues pour boucler le cycle des déchets ; la réhabilitation du Tibre ; ainsi que la revitalisation définitive d’Ostie et du littoral romain. Nous voulons rendre aux Romains deux des ressources naturelles extraordinaires de la ville – le fleuve et la mer – en les rendant toujours plus accessibles, propices à la vie urbaine et intégrés au quotidien.

Nous entendons également nous concentrer avec une grande détermination sur le logement, l’un des défis majeurs auxquels sont confrontées les grandes métropoles mondiales aujourd’hui. Nous devons accroître l’offre de logements abordables, notamment pour les jeunes et les familles, tout en veillant à ce qu’elle s’accompagne de services, d’espaces publics et de lieux de convivialité améliorant la qualité de vie dans les quartiers.

Enfin, nous voulons continuer à investir dans l’avenir et dans l’innovation. Rome dispose d’un écosystème scientifique et universitaire de premier plan et abrite des institutions de renommée internationale dans les domaines de l’éducation et de la recherche sur les technologies quantiques. Nous souhaitons renforcer cet écosystème grâce à des investissements structurels et faire de Rome un pôle d’excellence international dans ce secteur.

Rome doit se tourner vers l’avenir. Pendant trop longtemps, elle a fait du surplace, se contentant de contempler son histoire exceptionnelle. Or, une ville riche d’une telle histoire ne peut se permettre de vivre dans le passé ; elle doit faire preuve d’ambition et poursuivre sa transformation pour jouer un rôle de premier plan à l’avenir.

Pour clore notre échange : De quel(s) maire(s) souhaitez-vous saluer l’action ?

R.G : Difficile d’en citer un seul… J’ai beaucoup d’amis et je ne voudrais froisser personne ! (rires). Je mettrai de côté les maires italiens, car ils sont très nombreux et tous brillants.

En Europe, je peux citer le maire de Barcelone, avec qui nous avons noué un partenariat très solide, notamment sur la question du logement. À ce sujet, nous avons favorisé une véritable alliance européenne entre villes, qui influence l’agenda de l’Union européenne pour placer l’accès au logement au cœur du débat. Je tiens également à féliciter la nouvelle maire de Paris, pour qui j’ai beaucoup d’estime. Par ailleurs, je considère Londres, Lisbonne, Vienne, Varsovie et Athènes comme des laboratoires urbains très intéressants.

Hors d’Europe, le maire de New York est une immense source d’inspiration, en particulier pour son engagement en faveur de l’accessibilité au logement et de la justice sociale ; j’entretiens également d’excellentes relations avec les maires de Chicago et de Boston. Je pense que les maires démocrates et progressistes les plus courageux et les plus novateurs peuvent jouer un rôle majeur dans le renouveau des valeurs de gauche, en alliant une attitude accessible à une vision globale.

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