LE HARCELEMENT MORAL MIS AU BANC DES ACCUSES

4 juin 2019

LE PROCES CONTRE FRANCE TELECOM COMME OUTIL ULTIME DE PREVENTION DE LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL

 Une personne morale collective qui se retrouve au banc des accusés et, qui plus est – une entreprise qui attend son jugement, c’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément tous les jours. C’est pourtant ce à quoi on assiste actuellement avec le procès que le Tribunal correctionnel de Paris a ouvert, le 6 mai dernier, contre l’ancienne société France Télécom et ses dirigeants. En tête de la liste des faits reprochés à l’ex- PDG Didier Lombard, au chef du DRH et à d’autres hauts responsables – une manière de management particulièrement brutale incluant des méthodes de harcèlement moral et l’absence de prévention de risques psycho- sociaux auxquels se trouvaient exposés les salariés lors des restructurations menées dans cette entreprise dans la période 2005 – 2009.  

Un simple rappel des faits.

Derrière les formulations juridiques, il y a les faits à l’état cru : dans période susmentionnée, un management toxique et psychologiquement violent, visant la réduction brutale de 10%  des effectifs (soit le départ de 22 000 collaborateurs) avait poussé une vingtaine d’employés de l’entreprise au suicide, une dizaine d’autres au bord de celui-ci et des centaines d’autres – à la dépression. Dans le cadre d’un plan que les dirigeants pressés avaient choisi d’appeler par l’anglicisme « Next », les employés avaient été contraints à changer fréquemment de poste au sein de la société, des baisses du budget avaient été imposées, une dégradation inquiétante du climat psycho- social général avait été sournoisement encouragée. Tout était bon pour se débarrasser des effectifs considérés comme superflus.

Rien qu’à se rappeler la série de suicides ayant accompagné l’implémentation de Next, faits qui pourtant remontent à plus de dix ans, on a le froid dans le dos.

Plus jamais de « Next » !

Il est essentiel et impératif de lutter contre toute forme de management harceleur et brutalisant, où qu’il se trouve et où qu’il s’exerce. Comme on le voit avec France Télécom, le responsable de type harceleur n’a même pas besoin d’être brutal : il lui suffit de poursuivre sa prédation d’une manière insidieuse et subversive. Les juristes qui, dans le cadre d’autres enquêtes, examinent les plaintes pour harcèlement moral ont recensé des techniques de fragilisation souvent très raffinées, des pratiques devant lesquelles peut s’ébahir tout esprit non averti. Celles-ci vont du refus systématique de saluer l’employé concerné et des critiques, des blâmes et des avertissements qu’on lui adresse systématiquement à l’augmentation excessive de sa charge du travail, la multiplication intentionnelle des instructions et des directives (souvent envoyées par lettres recommandées avec accusé de réception et déposées par huissier), en passant par le contrôle permanent de cette personne avec recours au reporting abusif et à l’utilisation des nouvelles technologies pour surveiller son activité. (pour une énumération plus exhaustive de ces techniques, voir le site Souffrance&Travail sur les recherches duquel nous nous sommes référés ici).    

Dans la perspective des nombreux suicides qui ont accompagné sa réalisation, le plan de redressement Next que France Télécom avait adopté pour la période 2006-2008, s’était chargé d’une ironie macabre. Who’s the next ? Qui allait suivra sur la liste noire des victimes ? L’idole en laquelle s’était transformée la politique managériale de la fuite en avant et de la course aux chiffres élevés a voulu ses victimes et elle les avait obtenues. Elle les obtient maintenant encore peut-être. Car ce n’est pas nécessaire de pousser des salariés au suicide pour provoquer leur mort sociale : la fragilisation morale et l’ébranlement psychique suffisent pour cela, et ils se produisent constamment. Dans un certain sens, il y a toujours, quelque part, un « next ».

Mais il y a aussi une bonne nouvelle. En effet, le seul fait que le management brutal, violent et harceleur, se retrouve aujourd’hui, certes dans sa forme la plus drastique car institutionnelle, au banc des accusés et qu’il fait l’objet d’un procès aussi exemplaire, spectaculaire et fortement médiatisé qu’est celui qui se tient au Tribunal de grand instance (TGI) de Paris, est en soi un fait encourageant. Il montre que le sens de justice et d’humanité ne s’est pas définitivement éteint dans nos sociétés et qu’il peut encore prendre sa revanche sur l’hystérie des chiffres et de la performance.

Exemplaire, l’action en justice intentée contre France Télécom et ses anciens dirigeants l’est aussi dans le sens le plus concrètement préventif. Son message est clair et net : toute tentative de harcèlement d’ordre moral ou psychologique visant un départ à prime abord volontaire mais qui en réalité est forcé et contraint, sera désormais sanctionnée. C’est certes, d’abord le harcèlement de caractère planifié, institutionnel, systémique qui, avec le procès contre France Télécom, se retrouve en ligne de mire. Mais c’est aussi un signal fort donné plus généralement à tout responsable qui, pratiquant un management anxiogène et toxique, sera tenté d’avoir recours à la pression psychologique et à la fragilisation morale de ses employés.

 

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